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Préfecture de Constantine. Service des questions juives et des sociétés secrètes

Benjamin Stora, professeur d’histoire du Maghreb à Paris XIII et à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO)

Dans le centre des Archives nationales d’outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence, où sont entreposés une masse de documents permettant de restituer l’histoire de l’Algérie au temps de la colonisation française, se trouvent des matériaux précieux sur la période de Vichy. Ce sont les archives du «Service des questions juives et des sociétés secrètes». Une décision du Préfet de Constantine, Louis Valin, en date du 20 janvier 1942 avait décidé la création d’un service pour centraliser les documents relatifs la vie des Juifs d’Algérie et des Francs-maçons, exercer une surveillance étroite sur l’application des divers règlements et statuts concernant surtout la communauté juive, recenser les professions interdites  , fournir des directives précises aux agents de l’administration.

Ces archives déposées à Aix en Provence, et qui traitent principalement de la période allant de l’abrogation du décret Crémieux le 7 octobre 1940, à son rétablissement à la fin de l’année 1943, ont été pour la plupart détruites sur ordre de l’administration du gouvernement de la France Libre établi à Alger à partir de mai 1943. Mais, par on ne sait quelle «maladresse», dysfonctionnement, elles sont restées quasiment intactes pour ce qui concerne le département de Constantine. Pour le plus grand bénéfice du chercheur qui peut ainsi explorer d’avantage encore la période de Vichy en Algérie  . Comme le note dans son introduction André Brochier qui a établi le répertoire numérique détaillé de ces archives, «en l’état de nos connaissances actuelles, il est fort possible que ce versement des archives d’un service préfectoral algérien des «questions juives et des sociétés secrètes» soit le seul qui nous soit parvenu»  .

Ces documents essentiels concernent donc le statut des Juifs dans une région particulière, le Constantinois. C’est là que vivait une importante communauté juive estimée, pour la seule ville de Constantine, à environ 14 000 personnes dans le recensement de 1936. Constantine était la ville où les «Israélites d’origine algérienne» atteignaient la plus forte proportion de toutes les villes d’Algérie à cette époque : 13 %, si on l’établit sur le total de la population communale, 18 % au moins si l’on ne tient pas compte de la population dite «éparse» mais seulement de celle qui était agglomérée dans la ville  . Il y avait dans la cité 14 000 «Israélites», 34 000 «Européens», et 52 000 «Musulmans», pour reprendre la terminologie utilisée dans ce temps-là. À titre de comparaison, dans le même moment, Alger, la capitale, comptait 23 000 «Israélites», 156 000 «Européens», et 76 000 «Musulmans» ; et Oran, la seconde grande ville du pays, 20 000 «Israélites», 111 000 «Européens», et 32 000 «Musulmans». Dans l’ensemble du Constantinois, la communauté juive était présente, enracinée quelquefois depuis des siècles, dans de nombreuses cités, gros bourgs ou villes moyennes, comme Aïn-Beida (940 Juifs recensés en 1936), Biskra (926), Bône (2 390), Sétif (3 888), Guelma (769), Philippeville (494), Khenchela (392), M’Sila (318) ou Saint-Arnaud (333). Dans cette région de l’Est algérien, l’activité économique et sociale des Juifs était proche des métiers traditionnels, même si l’on observe une élévation générale du niveau social, après la première guerre mondiale. Dans son étude remarquable sur Les Juifs d’Afrique du Nord publiée en 1936, le Grand Rabbin Maurice Eisenbeth soulignait, à propos de l’ensemble des Juifs d’Algérie, que «les carrières libérales ne renferment que 6,56 pour cent de l’ensemble des travailleurs, alors que les petits artisans, employés et ouvriers en comprennent les 56,52 pour cent. Ces deux chiffres démontrent à l’évidence combien est grande la masse besogneuse des israélites, et combien sont intenses la misère et le paupérisme qui les déciment, et cela d’autant plus fortement que s’accentue et s’étend la crise économique»  . Ce tableau social, sombre, vaut pour les Juifs du Constantinois. Les activités les plus importantes sont celles de « bonnes et ménagères » (516), couturières (169), employés de commerce (323), journaliers (60) ; parmi les artisans, il y a les cordonniers (306), menuisiers (110), peintres (128) ; et parmi les commerçants, des tailleurs (445), des épiciers (286), bijoutiers et ouvriers bijoutiers (139).

Constantine est la plus traditionnaliste des villes d’Algérie dans le registre de la pratique religieuse. On compte en effet dans cette ville, à la veille de la seconde guerre mondiale, 41 rabbins, contre 27 à Alger, 25 à Oran ou 13 à Tlemcen. Les mesures prises par le régime de Vichy sont venues frapper de plein fouet cette communauté pauvre et très religieuse  .

Le régime de Vichy, issu du vote du 10 juillet 1940 a très vite étendu son emprise sur l’Algérie. La «Révolution nationale» prônée par le Maréchal Pétain prétendait créer un «homme nouveau» et lutter contre l’«Anti-France», dont la figure du Juif était la grande incarnation. Jusqu’au débarquement américain de novembre 1942, la période fut marquée notamment par le «proconsulat» du général Weygand, puis par une succession d’intrigues entre «petits chefs» vichystes. Mais la «Révolution nationale» outre-mer était bien terriblement présente, effective dans ses effets redoutables. Et regarder le dispositif juridique appliqué avec minutie en Algérie, permet d’éclairer sous un jour nouveau le débat sur la nature et les pratiques du régime de Vichy. Car, comme le souligne Annie Lamarre, «le droit exprime à un moment donné, ce que l’homme veut finalement pour sa société. Le droit n’est pas seulement un mécanisme de contrainte ; il est un appel à exister de telle façon, l’affirmation d’une certaine vocation, et toutes les sociétés formulent leur droit en fonction d’un modèle dans lequel elles se reconnaissent»  . Cela éclaire une étape souvent occultée de l’évolution de la société coloniale confrontée depuis les années 1930 à une montée des difficultés internes. Si, comme le souligne Jacques Cantier, le mythe du «double discours» vichyste en sort ébranlé, l’exploration des archives des «Questions juives et des francs-maçons» du Constantinois nous montre aussi autre chose. Et de cette masse d’archives, le lecteur sort profondément troublé.

Des formulaires permettant un fichage, des fiches de renseignement, des questionnaires très précis, des rapports sur «l’aryanisation des biens juifs» : quand la reconstitution d’un univers s’opère à partir de sources communiquées à l’état brut, il est alors possible de mesurer comment l’état de droit s’est affaibli, a disparu. Car le chercheur, en suivant pas à pas les méandres d’une juridiction d’exception, se retrouve placé en observateur d’une gigantesque opération policière de surveillance, et de mise à l’écart de toute une population. Face à ces données livrées à l’état brut, le lecteur peut faire, de son côté, l’expérience directe de la difficulté à interpréter, à construire un raisonnement historien, où aucune apparition décisive n’est due au hasard, où tout détail est destiné à jouer un rôle précis. Dans le maelström des faits, les archives proposées parviennent à donner corps aux mille petites choses qui rendent compte de la vie dans une situation d’exception. Et ce n’est pas sans une certaine émotion, que le chercheur que je suis touche du doigt sa propre histoire, celle de sa famille, à Khenchela, ou à Constantine. Derrière la brutalité des rapports et des directives, se devinent les peines et les chagrins d’un monde dans l’épreuve, un univers protéiforme où se voient des personnages représentatifs d’une communauté, ou décalés par rapport à elle ; où les frontières spatiales et sociales bien délimitées apparaissent. Le tout façonnant une «intrigue» de la vie quotidienne sous Vichy.

DERNIÈRE MISE À JOUR LE 2013-04-12

Archives
Répertoire établi par André BROCHIER, conservateur en chef, complété par Pierre GOMBERT, conservateur du patrimoine
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